Libre Édition Claude Aubin

Rônin

En fait, l’homme s’était glissé entre nous et n’avais pas vu son visage, mais les filles l’avaient bien vu, elles.

                - Je n’ai pas vu son visage.

              - Il revient vers vous, regarde-le bien. Je pense que c’est lui. En fait je suis presque certaine…

Si les filles pensent que c’est notre homme, il y a de fortes chances que ce soit bien lui.

- Ok. Tout le monde je vais voir… Que tout le monde s’approche lentement.

Une série de clics m’indique que tout le monde a compris. Justement, notre bonhomme s’approche de nous et nous dépasse la tête un peu baissée, comme toute personne qui souffre du froid. Il ressemble effectivement à la photo.

            - Ok, tout le monde en filature…

            - On est sûr ?

            - Non mais ça ressemble en...

Cette fois, je suis le plus proche. Michel a pris l ’autre trottoir, Céline est plus à l’est, Marie est restée avec elle et le reste du groupe s’approche lentement.

             - Ok : direction cathédrale.

La cible venait juste de s’engouffrer aux promenades de la Cathédrale, le labyrinthe par excellence. L'endroit communique avec quatre grandes sorties : d’abord le métro, les magasins La Baie, le centre Eaton et un autre dont j’oublie le nom. Si notre gars est armé et que nous faisons une boulette, bonjour les dégâts.

Je finis par dépasser l'homme. Les filles sont en arrière, Michel et son partenaire sont déjà devant moi. Les autres sont maintenant tout autour et les communications se font par gestes. Le suspect descend des escaliers et nous voici parmi les restaurants. Encore une fois, c’est plein de monde… sans que personne n’en parle. Nous avons tous la même crainte, que survienne une fusillade. Michel passe à côté de moi, je lui fais signe de se retirer un peu. Il a été vu et, avec son gabarit, il faudrait être aveugle pour ne pas le remarquer. Autant pour son partenaire. Il ne reste que l’Anglais et les deux puces.

- Il bouge…

L’homme qui s’était arrêté quelques secondes pour regarder autour de lui, reprend son parcours. Nous a-t-il repéré ? Cette fois, il passe devant l’animalerie et se dirige dans le grand corridor menant vers les toilettes des hommes. Je fais immédiatement signe que je le suis et, en me pressant, j ’arrive en même temps que lui à la porte. En tentant de le devancer, j'accroche durement son épaule.

            - Excuses.

- Hum…

 

            Il ne me regarde même pas mais je lui cède quand même le pas en me plaçant directement derrière. Ça ne peut qu’être lui, j’ai bien vu son visage. Je suis là à hocher de la tête tout en pénétrant dans la grande toilette. Je sais que mon rouquin d’anglais est derrière moi. Devant, l’homme ne semble se douter de rien et s’installe bien paisiblement à l ’urinoir. J’attends moins d’une minute, le temps qu’il soit bien attentionné sur ce qu’il fait. Puis d’un seul coup, je me rue sur lui et le plaque bien contre l’urinoir tout blanc. Pas facile de se débattre quand tu as le pénis entre les mains. C’est ça la tactique.

 

- Bouges surtout pas : Police

 

La nuit des désillusions.

Bribes de chapitres

« Bien sûr dans la salle de garde. »  Il se retourne avec un haussement d’épaules. Il croit sûrement s’adresser à un idiot du village. Le pauvre est dans tous ses états et moi qui en rajoute. Comme s’il venait de me dire une énormité. « Ben oui dans la salle de garde. »  Cette fois il me regarde sans sourire. C’est drôle parce que je n’ai pas l’impression qu’il apprécie mon sens de l’humour. Alors je file direct vers cette salle bien remplie car il semble que tout le monde soit partout à la fois. Le poste grouille de policiers en uniforme qui se dirigent au pas de course vers la côte menant à la rue Sherbrooke. Je n’en connais aucun de ceux-ci et personne ne veut prendre le temps de se présenter. Un autre sergent que je connais depuis peu me fait de grands signes d’énervement. « Aubin ? Dans la salle de garde avec les autres. » « J’arrive ! » Il semble qu’il se souvienne de moi. Il doit être le seul ici. Personne n’a encore songé à prendre ma présence. Dans ce capharnaüm tout le monde est au pas de course. Je dirais même à la course panique. Nul ne semble savoir qui fait quoi, qui dirige qui. Et où va tout le monde. J’avais un peu connu ça pendant l’Expo, je parle des rares fois où j’y ai été invité. Là-bas les gaffes pouvaient se réparer sans trop de problèmes. Ici je ne sais pas pourquoi ça me semble différent.  Alors me voilà à attendre je ne sais quoi avec je ne sais qui et j’ai la désagréable impression de me retrouver dans un maelström en développement.  « Tu viens d’où ? » « Quoi ? » Un constable que je ne connais pas vient de me tirer de mes obscures pensées. Il semble avoir mon âge mais n’est pas de mon contingent. C’est un cadet, c’est-à-dire du groupe juste après le mien. Wow, déjà si vieux. « Je suis du poste 4, c’est mon poste. » Le jeune me regarde avec un sourire niais. 

 

 Le Lansquenet solitaire

1984 poste 42 -

Je ne sais pas si c’était volontaire, mais Paul, aux yeux de merlan frit, était venu avec son air de carême m’aviser que je changeais d’affectation. Je venais d’être transféré et je devais filer dès le lendemain vers le nord de la ville, sur Jarry, à l’antique poste 42. C’était selon lui pour une courte période. Mais comme il n’y a rien de plus permanent que le temporaire, je pouvais me poser de sérieuses questions. Paul ne m’aimait pas beaucoup, il avait eu le temps de réaliser où et comment il m’avait déjà rencontré. Pas très difficile, ce bêta avait été lieutenant au même poste que moi pendant plus de deux ans. Cet imbécile heureux était bien loin de souffrir d’amnésie comme il l’avait prétendu lors de mon arrivée, même qu’il me le démontrera à sa façon quelques années plus tard.

- My Friend Claude, je suis bien désolé de te perdre, mais comme tu es le dernier arrivé et qu’il manque un homme au poste 42, je sais que tu vas aimer ça au Nord. 

- Hum. 

Sûr que j’allais aimer. J’aurais à me taper le pont Mercier, l’autoroute Décarie et la Métropolitaine pour rejoindre le travail. Tout ça aux heures de pointe. Deux heures de route soir et matin. Le pied quoi!

- Chic, je n’ai pas à payer le champagne! 

- Heu. 

Paul n’étant pas trop familier avec mon humour parfois caustique, il était évident que l’ironie du message lui échappait. Voilà, j’étais maintenant devenu un enquêteur du secteur nord, pas que le travail y soit très différent. À Notre-Dame-de-Grâce, je travaillais avec des Jamaïcains et maintenant se serait avec des Haïtiens.

Pour le reste, l’équipe semblait formidable, tout le monde était à son affaire et des gars paraissaient un peu plus ouverts, en général. Et je devrais dire surtout le lieutenant. L’homme en était à ses dernières années au sein de la police et il ne tenait pas à faire de vagues. ‘‘Tu étais là, parfait!’’ ‘‘Tu faisais ton travail, encore mieux.’’

Dès la première journée, je rencontrai Clovis, un de mes anciens directeurs de poste. Ce bon diable n’avait pas eu le temps de s’en remettre que j’étais déjà dehors à faire mes enquêtes. En bon administrateur, il eut alors le bon sens de me foutre la paix pendant tout mon séjour. Du groupe, j’étais parmi ceux qui prenaient en charge le plus de plaintes et j’avais toujours une voiture à ma disposition. Les gars ne cachaient pas les clés, ils allaient à pied dans le secteur, les bars n’étaient pas trop loin.

À ce poste de police, à l’époque, tout se faisait en prévision de la venue du pape. Mon département était en pleins préparatifs, les officiers supérieurs étaient comme d’habitude sur les dents, ça fait plus sérieux. Pour plusieurs, pendant ce temps, nous continuions à vaquer à nos trucs quotidiens: les petits vols, les chicanes de ménage, les voies de faits. Tout ce qui occupe des enquêteurs non spécialisés dans les postes. Nous n’avions pas à savoir comment et quand. Tout se saurait en temps et lieu.